OrelSan : tout déconstruire pour construire une nouvelle « Civilisation »

OrelSan : tout déconstruire pour construire une nouvelle « Civilisation »

Oublie l’futur, c’était avant, oublie l’futur d’avant
C’est pas sûr qu’on soit d’dans, apprends-moi l’pardon, la patience
Faut qu’on soit meilleurs qu’nos parents, faut qu’on apprenne à désapprendre
J’veux pas croire qu’le temps est à vendre, qu’on soit juste une valeur marchande
Avant, j’rêvais d’quitter la France, j’vais rester, j’préfère qu’on la change
Mélange vieilles et nouvelles croyances, mélange humanisme à la science
Évidemment, c’est plus comme avant, faut t’faire une raison, c’est l’concept du temps

« Civilisation » par OrelSan

Le rappeur OrelSan a pour habitude de se réinventer en prenant des risques. C’est une nouvelle fois le cas avec son quatrième album, « Civilisation », sorti ce vendredi 19 novembre.

OrelSan Civilisation
Moins d’une semaine après la sortie de l’album, 20 éditions limitées de « Civilisation » sont maintenant disponibles.

Dire qu’il était attendu est un euphémisme. Bien avant sa sortie physique ou digitale, « Civilisation » s’est écoulé à 50 000 exemplaires lors des précommandes. Un disque d’or assuré grâce à une stratégie marketing bien rodée : 15 éditions uniques, à l’image des 15 titres de l’album. Face à la demande, 5 éditions inédites ont même été ajoutées peu après la sortie officielle.

Le documentaire « Montre jamais ça à personne », résultat de 20 années d’archives et diffusé quelques semaines avant « Civilisation » sur Amazon Prime Video a bien sûr ravivé l’attente d’un nouvel opus.

Et depuis vendredi, les chiffres ne cessent de gonfler. « Civilisation » flirte maintenant avec le disque de platine, à moins d’une semaine de sa sortie. Avec 94 306 exemplaires vendus en trois jours, OrelSan pulvérise les records et enregistre le meilleur démarrage de l’histoire du rap français. Il détrône ainsi PNL, qui occupait jusqu’à présent cette place avec « Deux frères » et ses 74 223 ventes.  

Mélange des styles

Se réinventer, OrelSan le fait d’abord en mélangeant les styles. Il nous avait déjà surpris il n’y a pas si longtemps en s’immisçant dans un univers Bollywood pour son titre « Dis-moi ».

Cette fois, sur « Civilisation », la mélodie enfantine et presque naïve de « La Quête » laisse place au chaos d’un rassemblement dans « Manifeste ». Une immersion totale qui nous donne l’impression d’assister à la scène d’un film. Dix ans après le coup de poing de « Suicide Social », la colère gronde encore avec « L’odeur de l’essence » (premier single de l’album). L’atmosphère regagne pourtant en légèreté avec des sons comme « Bébéboa » et « Casseurs Flowers Infinity ». Sans oublier la vibe Daft Punk sur « Ensemble ».

Un album sur sa meuf, la société… Et quelques anciens personnages en filigrane

Dès les premiers retours du public sur l’album, certains se sont amusés de ses deux ambiances, radicalement différentes. D’un côté, un regard froid et critique contre le système et la société. De l’autre, une affection qu’il ne cache plus pour ses comparses de toujours (Skread, Ablaye et Gringe), sa femme et ses fans. Mais « Civilisation » mérite plusieurs écoutes pour découvrir un message plus profond.

« J’ai fait des erreurs et j’en referai ». Cette phrase d’ouverture dans « Shonen » (dont les intonations peuvent nous faire penser aux grandes heures de Stromae) sonne comme un déjà-vu. OrelSan est un habitué de ces constats, mais cette fois, c’est différent. À l’aube de la quarantaine, l’heure est à un énième bilan pour faire autrement, peut-être même faire mieux. Délaisser le passé sans pour autant l’oublier, parce que ce sont nos échecs qui peuvent être à l’origine de nos plus belles réussites.

Il serait peut-être trop hâtif de dire que la peur de l’échec n’est plus là. Mais au terme d’un monologue rétrospectif, voilà que Jimmy Punchline réapparaît dans « C’est du propre », comme s’il n’avait jamais été bien loin.

Et même si l’humour est toujours présent, l’envie de laisser un héritage se dessine là, presque timidement, avant d’être remplacée par une nouvelle punchline : « J’veux voir mes fans grandir avec moi, j’leur vendrai jamais n’importe quoi / J’veux pas devenir une erreur de jeunesse que tu regrettes quand tu grandiras ».

Jimmy Punchline n’est pas le seul personnage à faire son grand retour. Dans « Rêve mieux », OrelSan nous livre une version 2.0 de son titre « Le chant des sirènes ». Cette fois, son personnage de Raelsan ne parle plus de lui, mais nous met directement en garde contre cette course vaine vers la gloire, propagée par des influenceurs toujours plus nombreux. Et les dangers de se comparer. Un Raelsan que l’on retrouve d’ailleurs dans le clip de « L’odeur de l’essence ».

« Casseurs Flowters Infinity » nous ramène bien sûr à l’époque des Casseurs Flowters. Une petite nostalgie qui prête à sourire en se remémorant la série « Bloqués », l’album ou même le film « Comment c’est loin ».

Se servir de l’humour pour faire passer un passage

L’humour a toujours été l’une des particularités des musiques d’OrelSan, et « Civilisation » ne fait pas exception. « Soirée karaoké, je chante « Au DD », Ademo, c’est ma sœur », s’amuse-t-il dans « Seul avec du monde autour ».

Néanmoins, l’humour y est tout de même moins présent. Ou du moins, utilisé à des fins différentes, comme dans « Baise le monde ». Là, il pointe du doigt le décalage absurde entre nos habitudes de consommation et l’état du monde qui se dégrade de plus en plus. Un storytelling immersif, comme ce fut autrefois le cas pour « La petite marchande de porte-clefs », où le rappeur dénonçait la politique de l’enfant unique en Chine et l’esclavage moderne, calquée sur la réelle histoire d’une enfant chinoise. Son premier titre vraiment engagé.

Enfin, l’humour est aussi là en autodérision. Toujours dans « Seul avec du monde autour », il confie : « J’essaie d’apprendre à cuisiner, genre de faire autre chose que des pâtes / Une fois sur deux, j’rate mes plats donc en attendant, j’mange des pâtes ». Des phrases anodines en apparence, mais les pâtes (et c’est curieux à dire) ont aussi toute leur place dans les œuvres d’OrelSan.

Starter pack de l’étudiant par excellence (et qui colle si bien au personnage qu’il campe depuis plusieurs années), cet aliment se retrouve en effet à plusieurs reprises dans des titres qui mélangent plusieurs tranches de vie, notamment dans « 16 h 22 – Deux connards dans un abribus » / « Casseurs Flowters Infinity » (Casseurs Flowters) ou encore « Zone ». C’est aussi un élément de décor de quelques épisodes de la série « Bloqués ».

Aujourd’hui, OrelSan sort peu à peu de cette image pour devenir l’homme qu’il souhaite être. Mais ce n’est pas facile, et les pâtes, comme celui qu’il était autrefois, sont toujours là, quelque part, comme un filet de sécurité.

Ne nous moquons pas trop : comme toujours, il est facile de s’identifier à OrelSan et ses galères, même culinaires. Grandir et évoluer, tout le monde va y passer.

Une stabilité fragile mais enfin trouvée

En somme, « Civilisation » est la suite logique de sa discographie. Cet opus rassemble tout ce sa personnalité : l’impertinence et la sensibilité, les fragments des peurs de celui qui fut autrefois l’ado paumé… Et les efforts de celui enfin devenu homme, qui essaie de s’en sortir. Sans rejeter totalement ce qu’il a construit jusqu’ici, il n’a maintenant qu’une volonté : avancer. Et dans la bonne direction. Quitte à déconstruire complètement cette image de piètre petit ami qui trompe sa copine à la moindre occasion. « J’ai jamais tout gâché », rappelle-t-il dans « Athéna », comme pour se détacher de ce personnage fictif.

Le OrelSan d’aujourd’hui est celui qui assume ses fantasmes et ses démons et qui pourtant, cultive aussi « l’aigreur d’un petit vieux » face à une société qu’il ne comprend pas toujours.

Des questionnements qu’il ose formuler à voix haute, parfois naïvement, d’autre fois à tâtons, mais qui trouvent bien souvent une résonance chez ceux qui les écoutent. Et la campagne normande est toujours là, au fil d’une rime.

OrelSan Mélanie Domergue
Crédit photo : Laura Gilli

En 2017, « La fête est finie » s’ouvrait avec « San », où le rappeur avouait être perdu, bloqué à un moment charnière de son existence. Nous l’avons quitté en 2018, à un moment où il devait «  (…) quitter Paname / Choisir qui s’ra là l’soir de mon mariage » (« Épilogue »). Ces deux étapes sont maintenant cochées, et il revient nous donner des nouvelles, comme le ferait un vieil ami ou un grand frère.

« Seul avec du monde autour » est une version plus enjouée du single « Si seul », sorti en 2011. Il a évolué, grandi, et trouvé un semblant d’équilibre. Cette stabilité est fragile, mais il travaille sur chaque aspect de sa vie afin que le château de cartes ne s’effondre pas. « Maintenant que j’sais qu’j’pourrais t’perdre / J’ferai d’mon mieux pour te garder », promet-il comme une sérénade revisitée pour « Ensemble ».

Comment agir face aux problèmes ?

En revanche, il n’a aucun contrôle sur le monde extérieur, qui menace directement sa bulle de tranquillité. Voilà une donnée qui semble l’agacer. Dans son « Épilogue », il martelait pourtant : « Mais j’vais plus m’inquiéter pour les choses sur lesquelles je sais qu’j’aurai jamais d’emprise ». Cette affirmation semble être mise entre parenthèses, compte tenu des nombreux problèmes de société soulevés dans cet album : écologie, crise sociale, racisme, alcoolisme, parole d’influenceur prise comme parole d’évangile… Entre autres.

Étonnant pour quelqu’un qui, encore une fois, doutait de sa pertinence en avouant « J’manque de certitude pour être un artiste révolté » à l’époque des Casseurs Flowters (« 06h16 – Des histoires à raconter »).

Mais OrelSan est aussi loin de se poser comme le vengeur masqué qui pourrait tout réparer d’un coup de baguette magique, seulement en dénonçant ce qui cloche. Ce serait trop facile, attendu et surtout moralisateur. Il a simplement grandi et accepté que sa voix puisse compter, puisqu’il s’adresse à une communauté qui a évolué d’année en année.

Grandir n’est jamais fini

Chacun peut apprendre des autres, peu importe son âge. C’est ce qu’on entend aussi dans le titre « Civilisation ». Et puisque c’est cliché de dire que « Toutes les générations disent que celles d’après font n’importe quoi » (« Basique »), le voilà qui appelle à une communion pour clôturer son nouvel album : « Aide-moi (Aide-moi, aide-moi) / Marche (Marche, marche) / Marche avec moi (Marche avec moi, marche avec moi), apprends-moi. »

Toujours dans « Civilisation », OrelSan ne se contente plus de jeter un regard désabusé sur la société. Avec un optimisme peut-être perdu d’avance, il conserve l’espoir mince que les nouvelles générations retournent la tendance et luttent contre ce qui a été mis en place avant elles.

OrelSan Mélanie Domergue
Désormais, les ballons de son « Épilogue » ont été remplacés par les fumigènes de « Manifeste ».

À une époque où certains tentent polémiques et débats stériles autour des « dangers de la culture ‘woke’ » au lieu de la comprendre, OrelSan passe moins de temps à critiquer ceux bloqués dans une vieille France qu’à ouvrir la porte à des solutions. En écoutant « Manifeste », on le devine sincère dans son envie et sa frustration d’en savoir plus sur les termes « gender fluid, Ouïghours et végans ».

Pas de blague, pas de jugement, même exagéré. Le temps passe et pour le rattraper, il faut essayer de le comprendre. Une preuve de maturité, n’en déplaise au OrelSan de 25 ans.

Communier avec son public

À la fin de ses deux précédents opus, OrelSan se la jouait grand frère ou vieux sage en distillant quelques conseils sur la vie. Aujourd’hui, les « Notes pour trop tard » semblent être remplacées par des « Notes pour plus tard », ou bien des « Notes avant qu’il ne soit trop tard ».

Cette proximité avec son public, il la cultive une nouvelle fois dans « Civilisation ». La guitare réconfortante de « Jour meilleur » et son ton posé viennent éteindre le brasier causé par « Manifeste » et « L’odeur de l’essence ».

Et la suite ?

Toutefois, sur les réseaux sociaux, certains internautes ont relevé un couplet qui revient au début et à la fin de l’album. Un couplet qui suscite à la fois curiosité et crainte : « Bientôt, vous allez tous m’oublier, désolé mais j’vais d’voir vous quitter / Dis-toi seulement qu’on a kiffé, hier, c’était hier, aujourd’hui, j’efface les dettes, hein / J’échangerais pas c’que j’ai contre la jeunesse éternelle, hein / On a fait c’qu’on a fait comme on l’a fait mais on l’a fait, hein / Tout s’transforme, rien n’se perd, ombre et lumière »

Est-ce un aurevoir du rappeur caennais ? Aucun autre indice n’a filtré pour le moment. Souvenons-nous qu’il semblait également mettre un terme à sa carrière en clamant que la fête était finie. Cela ne l’a pas empêché d’insister une nouvelle fois avec une création nommée « Épilogue ». Ce message mystérieux est peut-être un adieu à l’ancien OrelSan. Celui-ci pourrait avoir définitivement atteint « la fin du début de (s)a carrière » avant d’entamer un nouveau chapitre.

Orelsan Mélanie Domergue

Voilà de quoi se rassurer : en surprise de dernière minute, OrelSan et son équipe ont annoncé la semaine dernière avoir caché 5 tickets d’or dans des éditions très limitées de « Civilisation ». Des tickets d’or donnant accès aux concerts du rappeur… À vie ! Une nouvelle qui ne semble pas cacher un départ précipité.

De plus, de nouveaux épisodes de « Montre jamais ça à personne » devraient bientôt être disponibles, et la promesse d’un nouvel album avec son compère Gringe semble toujours ancrée dans les esprits. C’est sûrement le moment opportun pour rappeler de façon tout à fait innocente que leur opus « Comment c’est loin » fêtera ses 10 ans en 2025. À suivre…

Mélanie Domergue

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