Ce qui est fascinant chez l’être Humain en 2021, selon Hervé Salters de General Elektriks)

Ce qui est fascinant chez l’être Humain en 2021, selon Hervé Salters de General Elektriks)

« C’est clair que durant l’adolescence, et même jusqu’à maintenant, il y a plein de choses que j’ai réglé, peut-être des choses émotionnelles juste sur le piano »

2018 : Se délester de ses fantômes. Telle était la mission fixée par Hervé Salters pour Carry No Ghost, le précèdent effort de General Elektriks.

Trois ans plus tard, le talentueux claviériste refait surface avec Party Like A Human, un disque profondément centré autour du sort humain sur la planète terre. Entre craintes, questions existentielles et espoirs, Hervé Salters adresse un message alerte à ses semblables avec une certitude, la passion toujours intact qu’il porte pour son art.

INTERVIEW

Hervé Salters-General-Elektriks-Party Like A Human

  • Question toute simple pour commencer, comment vas-tu ?

Hervé Salters : Écoute ça va très bien, et je suis ravi d’être là pour parler du disque, ça me fait aller encore mieux. Parce que ça fait longtemps que j’ai commencé à travaillé sur cette album, j’ai commencé a bossé dessus avant la fin de la dernière tournée. On a fini la tournée Carry No Ghost à l’été 2019, j’avais entamé des embryons de morceaux six mois mois avant.

J’ai continué à bosser dessus et puis la pandémie est arrivée et ça a ralenti le processus. D’une certaine manière c’était dommage parce que j’étais sur une lancée mais en même temps avec du recul je réalise que c’était super car ça m’a forcé à prendre plus de temps. Le seul truc si tu veux c’est que du coup j’ai fini par terminer l’album et je suis arrivé a un moment où j’étais là : bon bah ça y est maintenant on y va les garçons c’est prêt ! Sauf que le reste du monde n’était pas prêt bien sûr parce qu’on était toujours en pandémie.

Donc il a fallu attendre, j’ai un petit peu ranger mon frein et maintenant je suis ravi de pouvoir partager ça avec les gens parce qu’en fait c’est très solitaire un enregistrement de disque, du moins ma manière de le faire l’est. Ça ressemble un petit peu à un montage de château de cartes, morceau par morceau, un peu solitaire au début. A un moment on est quand même allé dans un autre studio que le mien pour faire les cordes et certaines batteries lives, les percussions, etc… Mais sinon c’est surtout moi dans mon studio à Berlin tout seul, donc là de sortir de ça et de me retrouver de nouveau dans un partage, c’est cool.

Interview General Elektrics Party Like Human
  • Avec Party Like A Human , on a la sensation de prendre part à une épopée, toi qui l’a créé comment est-ce que tu en ressort ? Est-ce que tu as appris des choses sur toi-même, notamment par rapport à Carry No Ghost ?

H : J’ai la sensation d’avoir appris plein de truc pendant la création de ce disque effectivement, c’est marrant mais c’est un disque qui m’a un petit peu sauvé à un moment. Il y a eu un moment où j’ai eu un bon gros coup de blues, justement juste après la tournée de Carry No Ghost.

En fait on avait été sur la route depuis 3 ans en gros, parce qu’on avait sortit l’album d’avant To Be A Stranger (2016), commencer à tourner à ce moment-là, et en fait j’ai fait Carry No Ghost pendant cette tournée là. Donc une fois la tournée To be A Stranger terminée, il y a eu 3 mois d’écart et puis après on est reparti sur la route directement. J’étais donc un petit peu dans un espèce de speed, d’hyper activité tu vois et quand ça s’est arrêté même si je savais que je travaillais sur un nouveau disque, je suis tombé dans un truc un petit peu sombre, parce que parfois quand tu es dans une espèce de cycle où tu es très actif et que ça ça s’arrête tout retombe, tout est relâché, ça peut être un petit peu dark et moi j’ai eu un bon coup de blues à ce moment-là.

Quelque part c’est le disque qui m’a aidé d’une certaine manière à sortir de ça, mais c’était aussi un compagnon un petit peu sombre, parce que le thème du disque n’est pas un thème nécessairement très gai. La thématique générale que je m’étais donné pour ce disque, même avant que la pandémie n’arrive, c’était la manière dont l’humain est en train de massacrer sa planète et ce trait humain qu’est la capacité à tout gâcher qu’on peut avoir, en tout cas tous ensemble tu vois.

Il y a plein de choses positives chez l’humain aussi (rires) et j’ai la sensation d’avoir mis le doigt sur des choses plus positives par le passé mais là j’avais envie d’exprimer ça parce qu’il me semble qu’on est dans un moment charnière quand même, l’humanité sur son caillou perdu dans l’espace est à un moment charnière et je ne me voyais pas faire un disque qui ne parlait pas de ça parce que j’étais vraiment sensibilisé par ça. Pour revenir à ce que tu disais sur le coté un peu épique du disque, il a effectivement un côté comme ça surtout sur la petite trilogie Cosmic Check, les trois morceaux qui racontent l’invasion extraterrestre de la planète terre.

  • Ce passage là est vraiment chaud, de l’angoisse à l’hallucination avec Quelle Chris. Son « most folks will enslave themselves if you pay’ em right » m’a vraiment sonné. « Humans Unite » derrière apporte une très belle réponse, très émotive.

H : Merci beaucoup, c’est cool que tu l’ait perçu comme ça parce que c’était un petit peu l’idée avec ce mouvement là. On y reviendra mais à la base, je pensais faire un album entièrement là-dessus, un album concept où le narratif serait de A à Z, l’invasion extra-terrestre de la planète terre et moi qui sonde les réactions des humains face au chaos qui en suit.

Et puis finalement je me suis dis que ça risquait d’être un petit peu poussif sur la longueur totale d’un album. J’avais peur de ne pas réussir à faire le truc bien et de gâcher l’idée en fait, de gâcher certains morceaux en essayant de les forcer à rentrer dans cette grille d’écriture tu vois. Donc je me suis dit je vais lever le pied, je vais garder le concept, je vais faire un mouvement de trois morceaux, qui pour moi est la pièce centrale du disque et puis le reste de l’album sera un petit peu plus libre au niveau de l’écriture même si on reste sur cette thématique du vide existentiel humain et la manière dont il réagit par rapport à ça, cette espèce de course vers l’avant de l’humain quoi.

Donc pour revenir à ce que tu disais, c’est un disque assez lourd quand même, qui m’a en même temps aidé à sortir du coup de blues dans lequel j’étais mais en même temps qui a été un compagnon auquel il a fallut que je m’acclimate. Quand je l’ai terminé, j’étais aussi vraiment satisfait de le laisser derrière moi, je pense que pour n’importe qui qui crée il y a toujours un petit moment étrange quand tu termines quelque chose : ça t’a accompagné pendant vachement longtemps, donc tu ne veux pas vraiment le lâcher et en même temps il faut vraiment le lâcher. Parfois tu peux rester obstiné très longtemps surtout sur un album où des morceaux sont crées digitalement, tu peux ne jamais finir ton morceau, ça peut être interminable, tu peux continuer à geeker...

Un album comme Good City For Dreamers qui est sorti en 2009 par exemple, j’ai vraiment réussi à l’écouter de manière neuve cinq ans plus tard. Quand tu entends ton propre morceau, tu vois ta session pro-tools, tu repenses au truc que tu as fait, avant de ne plus voir ça il faut qu’il se passe du temps et là sur Party Like A Human aussi je ne sais pas trop ce que j’ai fait, j’ai ma petite idée à l’instant précis mais j’en penserais sûrement autre chose dans deux ou trois ans.

La planète elle va continuer d’exister, le problème c’est nous en fait, qu’est-ce qui va nous arriver si on ne réagit pas ? Est-ce qu’on va réagir ou pas ? Je n’en sais rien, en tout cas je ne me voyais pas ne pas faire un disque qui aborde ça.

  • Ce que tu dis me fait penser à Carry No Ghost, je t’ai entendu dire que ce titre correspondait au fait de se délester de ses fantômes, c’est ce que j’entends quand tu parles de ne pas trop garder les morceaux avec soi, ils peuvent devenir une espèce de poids à rester inachevés, c’est comme ne pas aller au bout de soi-même à travers eux

H : Ouais, surtout quand tu travailles de manière solitaire, il y a un côté toi seul face au miroir, c’est toi qui est en train de faire ce truc et tu te dis « bon bah garçon est-ce que je vais au bout du truc ou pas ? »

Ouais c’est de l’ordre de l’existentiel un peu quoi. Et je pense que le travail de groupe c’est très différent parce que c’est quelque chose de social donc c’est encore autre chose. Je pense qu’un peintre, par exemple, ça doit pas être évident tous les jours, parce que là tu es vraiment face à toi-même avec les limites que tu es prêts à envoyer valser ou pas.

  • Qu’est-ce qui te fascine et qu’est-ce qui t’effraie chez l’être humain ?

H : Ce que je trouve de génial chez l’humain c’est la capacité à créer, et surtout créer de l’art, de s’imaginer autre chose que la réalité, de se sortir à travers l’art d’une certaine réalité, c’est une manière de rêver quoi, ça je trouve ça totalement génial.

Et il y a quelque chose que je trouve beaucoup plus compliqué, on parlait tout à l’heure c’est la capacité de l’humain à tout gâcher. En tout cas quand on est un certain nombre ça devient compliqué de ne pas tout gâcher. Et je pense que, cette grosse fête qu’est le capitalisme dans le monde occidentale, Party Like A Human c’est un peu ça aussi, la fête dans ce morceau c’est un peu le capitalisme à l’occidentale, ce n’est pas que ça mais c’est une fête qui nique et explose tout sur son passage.

Et ça c’est vraiment perturbant et déprimant je trouve. Tout le monde n’est pas comme ça bien sûr, je pense qu’au niveau individuel beaucoup de gens ne sont pas nécessairement comme ça mais en masse on devient vite comme ça, c’est comme si on ne cherchait pas l’équilibre avec notre environnement, un équilibre vital que beaucoup d’autres espèces ont sur la planète terre, elles développent une manière de vivre en harmonie avec ce qui va réussir à les nourrir ou pas, elles bougent de tel endroit de la savane parce que là-bas elles ont trop consommé par exemple. Les lions fixent le nombre de lionceaux qu’ils peuvent avoir selon ce que leur environnement leur propose niveau nutritif, l’humain ne fait pas ça, il est dans un truc de « non c’est sans fin, il n’y a pas de problème, la croissance, la croissance » alors que bien entendu non tu vois ! ça je trouve ça assez déprimant.

Hervé Salters-General-Elektriks-Party Like A Human

Pour revenir sur la créativité chez l’être humain qui est quelque chose d’assez géniale, ça aussi ça peut s’avérer négatif. C’est le propos de « Seeker » le premier morceau du disque. Sur l’idée qu’à partir du moment où tu ressens un mal-être intérieur ou avec ton environnement, on est dans une espèce de quête. Ca peut être une quête existentielle de l’ordre du mystique, du religieux ou du scientifique. Cette idée de recherche, de trouver des nouvelles choses, d’aller de l’avant, je pense qu’il y a des choses géniales qui sortent de ça.

Loin de moi l’idée d’être vintage par rapport au progrès scientifique sur le médical, par exemple, là-dessus je ne suis pas vintage du tout, ce n’était pas mieux avant. Par contre souvent tu as la sensation que l’être humain ne réfléchit pas nécessairement aux conséquences de ces actes quand il est dans la recherche.

Ce qui se passe actuellement avec l’intelligence artificielle par exemple ça me fait super flipper : qui contrôle ça, déontologiquement parlant, qui est-ce qu’on laisse faire quoi etc. Donc c’est compliqué tout ça parce que bon, il faut se laisser vivre aussi on ne peut pas être dans la restriction systématiquement mais je pense qu’il faut quand même se dire que comme la planète c’est quelque chose de terminé, quelque chose de fini, et pas d’infini, nous on ne peut pas penser en terme de croissance infini et de constamment grandir, ça va peut-être vouloir dire à un moment qu’ils nous faudra avoir moins d’enfant.

Il faudra peut-être être dans un truc où on ne pourra pas être de plus en plus d’humain parce qu’il y a juste plus assez de place. Peut-être qu’on est à un moment charnière maintenant, c’est la sensation que j’ai eu en tout cas quand j’ai fini la tournée de Carry No Ghost et que je regardais ce qui se passait avec l’environnement, et qui se déroule depuis des années maintenant, avec les différents rapports du GIEC et tout, on se prend ça en pleine poire et on a pas l’impression que ça bouge vraiment au niveau des gouvernements etc, on est vraiment à un moment charnière pour la survie de l’humanité sur la planète.

La planète elle va continuer d’exister, le problème c’est nous en fait, qu’est-ce qui va nous arriver si on ne réagit pas ? Est-ce qu’on va réagir ou pas ? Je n’en sais rien, en tout cas je ne me voyais pas ne pas faire un disque qui aborde ça.

Hervé Salters- Party Like A Human

Radical ne signifie pas nécessairement avoir la prétention de réinventer la roue sur chaque morceau mais en tout cas si tu fais une ballade, fais le radicalement, va jusqu’au bout de ta ballade, si tu fais un morceau super funky fait radicalement du funk, va jusqu’au bout de ton truc et fais le vraiment à ta manière sans te retenir, sans te demander si les gens vont aimer ou pas, sans essayer de respecter des codes ou pas.

  • Ces sujets très importants et sérieux, tu les abordés avec une écriture assez dense et riche. Que ce soit « Pick Up The Pieces », le peuple perdu sur un caillou dans « Party Like A Human » ou le sol comestible – jusqu’à un certain point – dans la « Chambre Magique », il y a quelque chose de très imagé dans certains textes. Tu as toujours eu cette écriture mais cette fois-ci elle sert un propos très sérieux, c’était important pour toi de véhiculer ces messages aussi avec cette écriture ?

H : Comme tu le disais c’est quelque chose que j’ai toujours un petit peu fait, pas sur tout les morceaux mais j’aime bien l’idée d’approcher à travers des images, d’utiliser les mots pour générer pas juste du sens verbal mais aussi des images ou t’envoyer quelque part dans ta tête de visuel. Et je pense que tu fais passer un message différemment cette manière-là que si tu es didactique.

Alors il y a des gens qui sont dans l’expression thématique, dans le protest song, par exemple, à la Bob Dylan qui font ça de manière totalement géniale mais moi j’ai la sensation effectivement que je suis plus dans un truc où je vais aller chercher une manière de laisser les gens voir dans leur tête quelque chose que j’ai généré et tirer le sens à travers ça comme tu l’a décrit.

Et je pense que c’est peut-être d’autant plus marquant sur cet album parce que l’album est sombre. Il y a toujours un petit peu dans ma musique une espèce de contraste entre le beat, le coté groove, musique qui donne envie de bouger, et en même temps des textes un petit peu sombre, un peu dark, semi-dépressif par moment, dépendant des morceaux. Mais je pense que là l’album entier est comme ça à part « Humans Unite » qui est un peu la lueur d’espoir.

L’album entier est construit sur ce contraste. Tu restes centré autour d’un élément funk mais un espèce de funk dark existentiel. Et à partir du moment où le propos est plus sombre, le concept de l’image que tu génères en utilisant des métaphores devient d’autant plus marquant je crois, naturellement parce que ça te prends en tant qu’auditeur. Ça m’arrive quand je vois d’autres artistes faire ça, genre Prince dans 1999, c’est une vrai inspiration pour moi cet album et surtout ce morceau, qui est super dansant, super festif mais en fait il parle de la peur du nucléaire, de l’annihilation de l’humanité à cause de la guerre froide.

Et donc tu es en train de danser et puis tu écoutes le texte et tu te dis « attends quoi, qu’est-ce qui se passe ?! » et ça te frappe d’autant plus je trouve, en tout cas en tant qu’auditeur je suis très sensible à ce genre de chose. Quelque part c’est normal que ça sorte un petit-peu de cette manière-là, c’est rentré dans mon ADN musical à moi, donc ça ressort à travers mon petit filtre à moi de cette manière-là.

  • Également il y a la musicalité de cet album, on retrouve différentes palettes et un mouvement constant. Avec de la chanson pur, du groove, des titres plus émotifs, des interludes, on ne reste jamais au même endroit. Un titre comme « Giving Up On You » résume bien ça tant il n’est pas figé. On peut être totalement entraîné par le rythme puis réaliser que le thème est triste et même en sachant ça, la fin du morceau est pleine de légèreté avec ce sifflement qui pourrait être celui d’un mec qui marche dans la rue tranquillement. On sent l’idée de juxtaposer différentes palettes à travers la musicalité, c’était important pour toi d’aller vers ça ?

H : Merci encore pour cette interprétation, franchement ça chauffe le cœur de voir que les gens ont vraiment entendu le truc, c’est clairement ton cas. Ouais de manière générale, J’aime bien la musique généreuse en tant qu’auditeur. Les disques qui me font le plus plaisir sont ces disques là où je peux aller manger souvent parce que ce n’est pas juste du bonbon.

C’est quelque chose de vraiment généreux, tout les Stevie Wonder des années 70, les disques de Sly de 68 à 74, les Beatles, Bowie jusqu’à A Tribe Called Quest. Ce sont des disques bourrés d’idées à la seconde, il n’y a pas une seconde chiante. Tu as des tiroirs ouvert, t’as l’impression d’avoir compris où va le morceau et puis il y a un nouveau tiroir ouvert et tu te dis « ah ouais ça peut aussi faire ça ».

Stevie Wonder est un roi de ça, y a plein de morceaux, tu as un son comme « Ordinary Pain », qui est un de mes morceaux préférées. C’est un morceau en deux parties, tu as toutes une première partie qui est genre funky-pop à la Stevie grande époque, harmoniquement c’est super riche, mélodie vocale géniale, c’est sur un mec qui a été largué par sa meuf, qui s’apitoie sur son sort mais de manière légère et puis ça switch, ça passe à un groove qui n’a rien à voir, ouverture de grand tiroir et c’est la réponse de la nana et c’est géniale ! ça devient super funky, super nasty, c’est vraiment géniale ! ce genre de truc depuis très longtemps, En tant qu’auditeur ça me fait vivre quoi, j’ai l’impression de me sentir encore plus en vie.

Ça m’intéresse pas tant que ça ou alors plus tant que ça d’entendre des morceaux super bien fait mais prévisible, c’est super quand c’est super bien fait mais c’est quand je suis surpris et que je ne comprends pas ce qui se passe que personnellement je suis vraiment saisit par la musique.

Pour revenir à ce que tu disais, même si ce n’est pas nécessairement une envie clair de mon coté, c’est assez naturel que j’essaye de faire ça ou que ce soit ça qui ressorte quand moi je fais mes trucs, parce que quand je me donne un petit peu de recul. Quand je réécoutes un track sur lequel j’ai taffé, si je n’ai pas cette surprise bah je me dis alors c’est que je n’ai pas terminé.

S’il y a un moment dans le morceau où je me dis que ça s’assoit un peu sur ses lauriers, qu’on a déjà compris les signaux, pour moi c’est pas bon, ça veut dire que c’est pas terminé, qu’il faut soit rajouter une partie, rajouter une couleur. Ça me rappelle un truc que m’avait dit Chief Xcel, qui est un super copain à moi et qui est le DJ-producteur de Blackalicious.

Il y a un petit moment, je faisais un autre truc qui s’appelait Honey Cut, c’était un groupe que j’avais monté avec deux gars à San Francisco on était signés chez Quannum Projects le label monté par Chief Xcel, DJ Shadow et leur équipe. On était en train de faire le disque et il y a un moment où on a eu des questionnements par rapport à où est-ce qu’on pouvait amener le disque artistiquement et je lui avais demandé « qu’est-ce que vous attendez de nous en fait ? » et lui il m’avait dit mais te soucie surtout pas de ce que nous on pense, nous en tant que label on se souciera de vendre votre disque mais vous vous ne vous souciez pas de le vendre vous faites le truc le plus radical que vous pouvez faire, il m’avait dit « Each moment must be a great moment ».

C’est le meilleur conseil qu’on m’ai donné musicalement, c’est rare qu’un mec de label te disent ce genre de truc, ça m’est vraiment resté et c’est ce que j’essaye de faire. Radical ne signifie pas nécessairement avoir la prétention de réinventer la roue sur chaque morceau mais en tout cas si tu fais une ballade, fais le radicalement, va jusqu’au bout de ta ballade, si tu fais un morceau super funky fait radicalement du funk, va jusqu’au bout de ton truc et fais le vraiment à ta manière sans te retenir, sans te demander si les gens vont aimer ou pas, sans essayer de respecter des codes ou pas.

  • A travers les features, tu es entouré d’hommes, de femmes et même d’enfants. C’était important pour toi de ne pas porter ce message seul ?

H : Absolument, c’était un autre truc important pour moi, merci de relever ça. Vu que je savais où je voulais aller avec le disque, avec ce thème qui est « c’est quoi d’être humain en 2021 ? » en gros, je ne suis pas le seul être humain sur la planète et donc c’était important pour moi de partager ce truc là et de le faire avec des gens que j’admire artistiquement, et de le faire avec des gens qui viennent d’horizons différents, pas juste des mecs, il peut y avoir des gens de couleur de peau différentes, d’origine sud-américaine française, américaine, etc il fallait que ce ne soit pas juste moi. c’est multi générationnel aussi avec Gigi qui est la voisine du dessous et qui a poussé la chansonnette sur la comptine (« In the Night Sky« ).

Également, en réponse à « c’est quoi d’être humain en 2021 ? », je crois que s’il y a un avenir pour l’humain sur la planète ça va forcément se faire ensemble, ça va se faire pour tous, par tous. J’espère qu’on est en bout de cycle du chacun pour soi, de l’avidité, du sur-ego, c’est le moment ou jamais de se ressaisir vu que la maison est en train de cramer et de tous ensemble prendre le tuyau et d’arroser tous ensemble. Avoir des gens avec moi sur ce disque c’est une manière de dire ça aussi. C’est un destin partagé, on est tous dans le même bateau.

  • Une chose qui m’intéresse particulièrement c’est le rapports des artistes avec leur instrument. Quel est ton rapport au clavier, quelles possibilités t’offre cet instrument et qu’est-ce qu’il te permet d’exprimer profondément ?

H : Je suis claviériste depuis longtemps, j’ai commencé à jouer du piano quand j’avais 8 ans, il y avait un piano chez mes parents et ils nous ont proposés à mes frangins et moi de prendre des cours et j’ai eu la chance que ce soit le bon instrument pour moi en fait, j’ai posé mes mains dessus, j’ai pris quelques cours et très rapidement c’était mon truc. Je ne crois pas m’être dit, à un moment, autre chose que « je serais musicien plus tard » et « je serais claviériste plus tard ».

Il y a eu une histoire d’amour qui s’est créé tout de suite avec cet instrument-là. Et pour revenir à ta question, ce que j’adore tout particulièrement déjà avec le piano qui est un des claviers mais le piano qui est un instrument avec du métal,  du bois, des touches qui étaient en ivoire mais qui heureusement ne sont plus en ivoire, et qui enclenche des marteaux qui viennent taper des cordes qui créent une résonance etc.

C’est un instrument mécanique assez dément je trouve. C’est assez fou comme machine à son, c’est une machine totalement organique, il n’y a pas d’électricité, rien du tout et ça existe depuis super longtemps. C’est un instrument qui est à la fois très mélodique et à la fois très percussif, d’ailleurs dans le monde de la musique classique il est classé dans les instruments de percussions.

Personnellement j’ai très vite flashé sur le potentiel percussif du clavier et du piano en particulier, et tout particulièrement dans ce que j’entendais dans la musique afro-américaine,  je suis très fan de cette musique là, ça s’entend assez clairement dans ce que je fais (rires). J’ai été introduit au jazz par mes parents très tôt, ils m’avaient offert un coffret de trois vinyles de boogiewoogie, que j’ai toujours d’ailleurs, et qui est totalement génial.

Ça fait partie des premiers trucs que j’ai essayé de reproduire au piano, il y a un côté très rythmique là-dedans, j’ai tout de suite adoré ça. Alors  je suis peut-être un peu fatigué maintenant, je suis plus âgé et tout mais à l’époque en tout cas j’étais quelqu’un d’un peu plus dynamique et j’avais la sensation d’avoir une espèce de connexion énergétique qui se passait entre moi et ce qui se passait avec le piano et de pouvoir à travers ce côté percussif m’exprimer totalement. C’est clair que durant l’adolescence, et même jusqu’à maintenant, il y a plein de choses que j’ai réglé, peut-être des choses émotionnelles juste sur le piano.

Tu joues aussi d’un instrument ?

  • Non je fais un peu de rap de temps en temps, on va dire que c’est ma voix mon instrument.

H : Ouais bah ça aussi dans l’expression de soi, la vibration dans les cordes vocales, etc il y a quelque chose de vraiment thérapeutique là-dedans je trouve. Dans le jeu du piano il y a quelque chose de cette ordre-là aussi c’est-à-dire que quand j’ai un bon gros coup de blues le premier truc à faire pour moi c’est de me mettre au piano et de jouer quoi, il y a plein de choses qui sortent de cette manière-là.

Et après d’un point de vue plus littéral, plus purement musical ce que permet de faire le clavier de nos jours et depuis un bon moment, avec l’avènement des claviers électriques, c’est que tu as une palette de son qui est super large en fait. Dès les années 60 avec les orgues et puis les pianos électriques, tu prends le Fender Rhodes, le clavinet, le Wurlitzer et puis après les synthétiseurs qui se sont démocratisés dans la deuxième moitié des années 70, tu as une palette super large de son et ça permet, si tu es claviériste, de faire de la musique tout seul parce que tu as un spectre très large de fréquences, de textures aussi et c’est comme ça que j’arrive à faire mes disques seul.

Toute la première partie du processus créatif pour moi est assez solitaire, c’est juste moi dans mon studio à Berlin avec mes claviers, j’en ai une vingtaine et si j’ai besoin d’un son qui envoie un petit peu les gens dans une perception de guitare j’utilise le clavinet parce que c’est un clavier avec des cordes qui sont comme des cordes de guitares électriques. Une touche vient taper la corde ça crée une vibration et c’est repris ensuite tu le mets dans un ampli et c’est ça qui fait le son, c’est le clavier que l’on entend sur l’intro de « Superstition » de Stevie Wonder.

Et justement si ce type de clavier se prête à un jeu très rythmique grâce à Stevie Wonder. C’est un aparté mais à la base le clavinet ça avait été créé par une marque allemande Hohner pour faire comme un clavecin électrique pour pouvoir jouer du Bach ou du Haydn à la maison, ce n’était pas du tout fait pour faire du funk. Et c’est Stevie Wonder qui, en mettant les mains dessus, a pigé le potentiel rythmique de l’instrument qu’il a transformé en machine à funk. C’est un génie total à tellement de point de vue. Donc ça c’était le petit aparté clavinet mais personnellement le clavier me permet de nourrir mes appétits au niveau texture et au niveau couleur musical sans trop avoir à faire appel à d’autres.

Bon là je passe pour quelqu’un d’asocial mais il y a un côté comme ça dans le début du processus créatif et après j’appelle des gens pour faire les cordes ou les cuivres. Sur ce disque il y a aussi Thomas (Thomas Milteau) qui fait des batteries sur certains morceaux, sur certains j’ai programmé des drums, il y a d’autres morceaux où c’est joué, d’autres où c’est les deux. Par exemple il va y avoir des drums où j’ai des percu jouées. Une fois que ce processus-là est fini, là où ça devient vraiment social pour moi c’est sur scène, je retrouve les gars qui se joignent à moi sur scène, Jessie Chaton, Eric Starzan, Thomas Milteau et Guillaume Lantonnet, et puis les techniciens aussi c’est la même famille qui est sur la route avec nous depuis longtemps et la ça redevient un projet plus social où l’on partage, on fait les choses tous ensemble, on réarrange les morceaux ensemble. Je laisse aussi beaucoup de place aux gars sur scène pour qu’ils s’expriment et qu’ils puissent faire de cette musique la leur. En partageant ça avec les gens ça créé une espèce de boucle d’énergie où on se sent tous dans un instant un peu exponentielle parce que ça nous soulève, pas juste nous mais tous ensemble avec le public.

  • « Chambre Magique » finalement me rappelle un peu la structure de l’album, avec un coté très imagé au départ et ensuite une bascule vers des choses très concrètes, brut et sans ambiguïté à l’image de la trilogie « Cosmic Check ». Avec « Humans Unite » on à l’impression que tu fais le premier pas avec le  » I Love You Brother, I Love you Sister » un peu comme en amour ou dans une réconciliation. Sans faire dans le grandiloquent, est-ce tu penses que c’est ce qui manque pour l’humanité ce premier pas ?

H : Complètement d’accord avec toi. On est dans une espèce de logique de haine qui est franchement flippante. « Humans unite » il intervient donc à la fin de ce mouvement de trois morceaux que tu as très bien décrit.  En fait à la base, la direction que j’avais donné à Quelle Chris c’était « bon alors c’est l’invasion de la planète terre, la débandade parce que c’est du chacun pour soi chez les humains et puis finalement il réalise que s’ils se mettent ensemble ils peuvent peut être vaincre les extraterrestres et ils finisse unit ». Et moi je devais arriver derrière avec « Humans Unite » et j’adore parce que Quelle Chris en fait il a entendu ça et il a fait « ok d’accord ! » sauf que lui il a rajouté ce truc que je trouve totalement génial à la District 9. Je ne lui ai pas demandé s’il s’était inspiré de ce film pour la fin du texte de « One Foot In The Grave » mais ça m’a fait penser à ça et j’ai vachement aimé ses initiatives, tout ce qu’il a pu trouver c’est totalement génial ! Le « most folks will enslave themselves if you pay’ em right » dont tu parlais, « One foot In The Grave One Foot In Da Stars » c’est super, cette espèce de résumé existentiel, là il m’a vraiment fait un cadeau. Après ça il y a l’unité jusqu’à la deuxième moitié du deuxième couplet et puis ensuite il part dans une histoire où les humains ont mis les extraterrestres, qui les ont aidé à virer les autres extraterrestres, dans des ghettos. Et ça termine le deuxième couplet sur les extraterrestres qui se vener dans leurs ghettos qui s’apprêtent à ré-attaquer les humains. D’une part, il était hors de question de dire « bah non il faut que ça finisse par l’humanité unit » (rires) et puis surtout j’ai trouvé ça génial. Du coup le « Humans Unite » qui arrive derrière il intervient un petit peu différemment de ce que j’avais en tête mais j’adore aussi comment il tombe parce que effectivement ça lui donne un sens autre que juste le générique de fin de film. Il est un petit peu plus comme stand alone song, c’est-à-dire qu’il tient la route seul, un peu à la Timmy Thomas « Why Can’t We Live Together », qui est un morceau que j’adore, morceau très simple, avec un message très simple, très premier degré, un message d’amour sans emphase textuelle, à cœur ouvert. Moi j’adore cette capacité chez les musiciens anglo-saxons à faire des choses comme ça sans avoir peur du ridicule, en France c’est compliqué de faire un truc comme ça « mon frère je t’aime, ma sœur je t’aime ».

  • Même dans la vie en général !

H : Oui exactement, c’est vu comme cucul la praline ! Quelque part je me suis dit bah non fait chier, c’est que j’ai envie de dire donc je vais le dire quoi ! « Humans Unite » se sépare un peu du reste de la trilogie vu que Quelle Chris il finit le film différemment de ce que j’avais en tête (rires) mais ça fonctionne quand même. Je voulais avoir une touche vraiment positive et comme tu dis avoir quelqu’un qui fait le premier pas et qui n’a pas peur du ridicule en fait, qui n’a pas peur de se montrer comme il est, de dire vraiment ce qu’il pense, c’est vraiment « ouais tu peux te foutre de ma gueule mais pour moi c’est ça qui compte et c’est ça qui est important ». Beaucoup de cyniques diraient que ça ne va jamais arriver, les humains qui s’unissent. Moi je suis peut-être trop optimiste comme gars mais même si je suis conscient de la merde dans laquelle on s’est mis je me dis quand tu regardes historiquement ce qu’il s’est passé dans l’humanité, il y eu plein de moments charnières où c’est parce qu’il y a eu des individus qui ont commencer un mouvement que les choses ont changé pour le meilleur, jusqu’à ce qu’ils fassent bouger les choses personne ne pensait que c’était possible et puis certains se sont mis en route pour un changement, que ce soit pour abolir l’esclavage où pour le mouvement féministe des suffragettes aux États-Unis, toutes ces choses-là paraissaient impensables jusqu’à ce qu’elles ne le soient plus parce qu’il y a des gens qui se sont bouger pour. Il faut se libérer de notre cynisme intégré … je ne sais pas, enchaîner les bons lobbyistes (rires)

Hervé Salters-General Elektriks
(c)JB_Ambrosini

Je pense que l’appartenance au clan, le recroquevillement sur soi, le recroquevillement identitaire, tout ce qu’on vit actuellement, c’est un peu une conséquence de ce genre de pensée qui dit que chez moi c’est mieux. Bah non mec voyage va voir ce qui se passe ailleurs et tu réalises que partout c’est mieux, il y a plein d’endroits géniaux sur cette planète.

  • Avec « Electric Pigeons » tu retrouves Lateef The Thruthspeaker que tu as connu en Californie, tu parlais de Blackalicious tout à l’heure, est-ce que San Francisco te manque et que pourrais-tu dire sur ton expérience californienne ?

H : Je ne vais pas dire que ça me manque, j’ai l’impression que ma femme, moi et nos enfants on en a vraiment profité quand on y était donc il n’y a pas de regrets par rapport à ça. Quand on y retourne on est super contents d’y retourner, on se sent toujours un peu à la maison, simplement on n’y habite plus. On est maintenant en Allemagne, à Berlin et on adore Berlin. Pour revenir à la deuxième partie de la question, ça a eu un impact énorme sur ce que je fais musicalement, c’est clair. Déjà je ne suis pas même pas sûr que je serais passé derrière le micro si on n’avait pas déménager aux États-Unis. Je suis claviériste à la base, je suis quelqu’un de plutôt timide, un peu introverti, le concept d’être devant sur scène derrière un micro ce n’est pas quelque chose que j’aurais osé faire si j’étais resté à paris. C’est un peu cliché de dire ça mais c’est vrai, aux États-Unis si tu as un projet, une idée, Les gens sont tellement dans le soutien, dans l’encouragement, dans le genre « fuck yeah, do it ! », si tu as envie de faire ça vas-y, ça m’a un peu donné des ailes.

Je ne suis pas même pas sûr que General Elektriks ça existerait comme ça existe aujourd’hui s’il n’y avait pas eu ce déménagement. Après tout ce que j’ai pu vivre avec Blackalicious en tournée ou en studio et aussi avec Honey Cut et puis d’autres projets avec lesquels j’ai pu jouer là-bas, ça a eu un impact indéniable sur ma musique. Déjà d’un point de vue plus littéral, il y a des choses comme la manière dont Chief Xcel programme des batteries, je regardais comment il le faisait lui. Je ne le fais, certes, pas de la même manière mais j’ai rebondi sur des choses que j’ai vu et entendu. La conception des graves aussi, les fréquences graves dans le hip-hop américain c’est quelque chose de primordiale alors que moi je venais plutôt de la pop et de la funk où c’est plus dans les medium. Tu as de la basse dans le funk mais dans le funk classique des années 70 ce ne sont pas des sub, ce ne sont pas des graves qui prennent autant de place ou qui sont aussi 360 degrés que dans le hip-hop. Et donc d’entendre ça, ça m’a donné envie d’ajouter cet élément-là dans ma musique, je pense que sur ce nouveau disque, le spectre au niveau des fréquences est assez large et c’est nourri par cette expérience que j’ai eu aux États-Unis. Au niveau des graves, dans certains morceaux du disque, tu as des sub, tu as une deuxième couche de grave qui est un peu plus incisive qui est vraiment la ligne de basse et puis après tu as des mids, ça peut monter assez haut dans les aigus. Tout ce truc là je ne l’envisagerais pas de la même manière s’il n’y avait pas eu toutes ces expériences, ça c’est d’un point de vue très littéral.

Après il y a tout simplement le fait de découvrir quelque chose de nouveau, à partir du moment où tu es face à la surprise, face à quelque chose que tu ne connais pas, tu es comme un bébé, tu es émerveillé de nouveau comme au premier jour. Quand tu es dans la créativité je trouve ça assez important d’être émerveillé, de perdre un peu l’équilibre, de ne pas être juste dans le confort, d’être face à la nouveauté parce que c’est ça qui va générer des étincelles qui vont te lancer sur de nouvelle inspirations pour des morceaux, ça c’est de manière moins littéral. Être ailleurs, dans la région de San Francisco, cette région superbe avec cette nature incroyable, avec des gens très différents de ceux que je connaissais avant, de parcourir les US en tour bus, en van avec différents groupes, c’est sûr que ça a eu un impact énorme, même plus que je ne l’imagine sans doute. De même le déménagement à Berlin a eu un impact, peut-être de manière moins direct parce que je suis quand même très marqué au fer blanc par la musique afro-américaine et la musique anglo-saxonne, moins par la musique allemande même si comme tout le monde j’adore Kraftwerk ou Can, c’est juste que ma musique baigne moins là-dedans. Mais le fait d’être de nouveau dans de la nouveauté, face à une nouvelle manière de fonctionner, d’envisager la vie, quelque chose de très partagé aussi. On parlait du partage et du concept d’être ensemble, dans un projet ensemble, Berlin c’est vraiment un projet commun, Paris c’est un peu moins comme ça, c’est un peu plus solo. Berlin tu sens que c’est autre chose, ce n’est pas une ville très belle mais elle est rendu par ce qu’en font les gens.

Ils s’accaparent leur ville et c’est leur ville, même dans la manière dont les clubs sont foutus, je sais pas si tu es déjà aller à Berlin ?

  • Non pas encore malheureusement !

H : Si tu as l’occasion un jour franchement ça vaut le coup, et d’aller en club là-bas ça vaut vraiment le coup. Je n’allais pas spécialement en club avant de déménager à Berlin et puis on s’est fait des potes qui nous encouragés à y aller parce que c’est vraiment une culture qui n’a rien à voir avec la culture de clubbing qu’on a pu connaître en France ou aux US. Et effectivement c’est super hédonistique, vraiment dans le but de se mettre le sourire aux lèvres, tu n’y vas pas du tout pour impressionner le voisin, si tu es une nana tu n’es pas obligé d’arriver avec des talons hauts, c’est vraiment une autre vibe. Tous ces clubs comme le Sisyphos ou le Berghain, etc c’est monter par des mecs qui sont justes des gros passionnés de son, de fête et qui ne sont pas là pour faire du business. Même si en fait ça génère énormément de business maintenant que ça a pris de l’ampleur mais à la base, et tu le sens, c’est méga passionnel, vraiment c’est trippant.

La techno minimale c’était quelque chose que je connaissais assez mal, que je n’écoutais pas et j’ai vraiment pigé cette musique une fois que je suis allé en club à Berlin. C’est une musique qui se vit en dansant, ce n’est pas un truc à écouter à la maison et c’est là que tu rentres vraiment dans ce délire là et ça a, indéniablement, fini par rentrer dans mon ADN musical aussi d’une manière ou d’une autre. Je ne vais pas jusqu’à dire que je fais de la techno minimale (rires) quoi que à la fin de « Party Like A Human », il y a un petit passage techno-hit funk qui est sans doute inspiré par Berlin.

  • Tu as connu Paris, San Francisco, tu vis maintenant à Berlin, est-ce qu’on laisse des choses de soi en quittant certains lieux ? Exemple est-ce que tu as laissé une part de toi à San francisco en t’installant à Berlin, part de toi que tu peux peut-être retrouver quand tu retournes à San Francisco d’ailleurs ?

H : Ouais indéniablement ! Et il y a une mélancolie qui vient avec ça. Mais c’est quelque chose de beau aussi, s’il n’y avait pas ça, ça voudrait dire que tu t’es planté. Effectivement je pense que tu laisses une partie de toi. Déjà tu laisses des copains, tu laisses une nouvelle famille, toutes les personnes avec qui tu as créés des liens aussi bien à travers la musique qu’à travers les parents des copains des enfants, on s’est fait des super potes avec ma femme là-bas. Et quand on est partis, on a laissé tout ça derrière en fait, on s’est pris une grosse claque à l’arrivée à Berlin à cause de ça. On avait pas prévu ça en fait, parce qu’on avait déjà fait Paris-San Francisco, et on s’est dit San Francisco-Berlin c’est bon on peut le faire aussi, sauf que là on a jonglé en fait. Tu laisses une partie de toi indéniablement, mais comme tu dis quand tu y retournes tu réalises que ça ne disparaît pas, c’est juste que tu n’es pas exactement la même personne. Parce que le temps passe, tu ne peux pas faire revenir 2005 quand Sarah (sa femme) et moi on était à Berkeley et que les enfants étaient plus petits, c’est fini ça donc ce truc-là de toute façon tu le laisses derrière toi. Mais ce que l’endroit t’as apporté, ce que ça a apporté à ta personne, pour le coup j’ai la sensation que tu le gardes quand même. A partir du moment où tu y retournes un minimum tu ne perds pas le fil de ce point de vue-là.

J’ai quand même la sensation que j’ai gardé tout ça et que la personne que je suis devenu grâce à ce premier déménagement à continuer d’évoluer avec le deuxième déménagement, je n’ai pas perdu ce que j’avais gagné à San Francisco. Aussi avec Sarah on n’a pas fui Paris non plus, moi j’adore aussi Paris, c’est une ville que j’apprécie même d’autant plus maintenant que je n’y habite plus, quand je viens je trouve ça super beau, il y a plein de gens ultra-créatifs, ultra-intéressants, ils se passent plein de choses c’est foisonnant. Il y a des aspects qu’on peut trouver plus négatif quand on y habite, le coté stressant, tendu, les gens qui font la gueule etc, c’est vrai que ça c’est un peu tendu mais en fait comme nous on vient en touriste maintenant pour moi ça fait partie du folklore local je trouve ça plutôt marrant ! Mais bon c’est parce que je n’y habite plus. Mais pour revenir à ta question je pense que ce que m’avait aussi amené Paris je ne l’ai pas perdu, je l’ai toujours aussi en moi. Tu as toujours habité à Paris ?

  • Non, j’ai dû faire 4 ou 5 ans en Angleterre, bon c’était pour les études mais j’ai tout de même profité

H : Tu t’es déraciné en fait. A partir du moment où te déracines c’est fini en fait pour moi. A partir du moment où tu as quitté cette espèce de confort initiale de là d’où tu es et que tu as pris une forme de recul, tu flottes un petit peu, tu regardes cette ville d’où tu viens, donc la région parisienne pour nous, et tu ne peux plus là regarder de la même manière parce que ça y est tu es parti. Et quand tu reviens tu n’es plus le même mec, tu as vu d’autre manière d’envisager la vie, ça ne t’empêche pas de continuer à apprécier l’endroit mais simplement ça ne peut pas être exactement pareil, même avec tes potes c’est plus exactement pareil.

  • Je le vis en ce moment même ! (rires)

H : Bah ouais parce que ça y est tu t’es détaché et à partir du moment où ça c’est arrivé je suis désolé te dire que ça ne revient pas (rires). Mais moi je trouve que c’est bien, ça te fait réaliser à quel point il y a tellement de manière de vivre la vie sur cette planète et que la manière de le faire dans la région parisienne, c’est juste une des manières de le faire.

Je pense que l’appartenance au clan, le recroquevillement sur soi, le recroquevillement identitaire, tout ce qu’on vit actuellement, c’est un peu une conséquence de ce genre de pensée qui dit que chez moi c’est mieux. Bah non mec, voyage va voir ce qui se passe ailleurs et tu réalises que partout c’est mieux, il y a plein d’endroits géniaux sur cette planète et pas juste Paris, pas juste la France.

Je trouve ça très saint de se déraciner, par contre c’est vrai qu’il y a une mélancolie qui vient avec ça parce que tu perds cette espèce de facilité d’analyse des codes où tout est facile pour toi parce que tu te poses moins de question en fait, tu es juste en plein dans le bain, tu nages mais tu ne sors pas de la piscine pour checker se qui se passe ailleurs.

  • Cette idée de nostalgie me parle beaucoup, quand je pense à certains lieux que j’ai quitté il y a parfois une telle mélancolie qu’on se demande si c’est normal alors que finalement, comme tu le dis, ça veut surtout dire que c’était bien et que c’est une partie de nous

H : Exactement et c’est aussi accepter aussi le fait que c’était un super moment mais que c’est passé, c’est difficile parfois de laisser partir. Un truc comme ça qui n’a un peu rien à voir mais qui est lié quand même. Avec ma femme Sarah, on a deux enfants, moi j’ai 51 ans et elle vient d’avoir 50 ans, nos enfants ont 24 et 20 ans et ils ont quittés la maison. Adèle est partie il y a un petit moment et Jules est parti il y a deux ans. ça dans le genre passage du temps, tourner la page et passer à autre chose ça c’était un sacré truc !

Et ça c’était aussi un moment où on a vraiment pu se dire avec Sarah qu’on en a vraiment profité, on a pu se raccrocher à cette idée là de se dire bah non no regrets finalement ! Parce que de toute façon le temps passe, quand tu as des enfants c’est normal, à un moment ils finissent par partir et tu as envie qu’ils volent de leur propres ailes, qu’ils fassent des super trucs, qu’ils s’éclatent et c’est le cas donc c’est super. A partir du moment où tu es un minimum en symbiose avec tes enfants tu as forcément la gorge serré quand ils partent et si tu ne l’avais pas quelque part ce serait très mauvais signe, ça veut dire que ce n’était pas cool quoi, c’est similaire dans ce sens-là.

  • Si tu pouvais le croiser, que dirais-tu au Hervé Salters d’il y a quelques années à son départ de Paris pour San Francisco ?

H : Je lui dirais vas-y gars, vas-y à fond ! Finalement c’est ce qu’on a fait avec Sarah on n’a pas regardé derrière nous, on a tracé tu vois ! Et je lui dirais peut-être aussi ne stresse pas ! Je pense qu’on se met trop de poids sur nos épaules dans ce qu’on fait dans la vie, c’est peut-être un résultat du fait qu’on est, de par la manière dont on naît sur cette planète, un petit peu le centre de notre propre univers.

On peut avoir tendance à peut-être prendre les choses trop au sérieux, je sais que ça a été mon cas par le passé, alors qu’en fait il y a très peu de choses qui sont très importantes. Les choses très importantes c’est la santé des gens que tu aimes et réussir à te nourrir en gros et si tu as ça alors ça va. ce n’est pas la peine de stresser sur le reste. Je me dirais donc ça, je pense, tout va bien se passer, ne stresse pas trop, ça va aller !

Alfred Dilou

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Translate »